Par Alex Tyrrell et Yves Engler
OTAN craint de perdre son emprise idéologique sur les jeunes, les partisans de l’alliance militaire belliqueuse ripostent.
Ces dernières années, un certain nombre d’institutions alignées sur l’OTAN ont exprimé leur préoccupation concernant l’orientation politique des jeunes générations. Selon un rapport publié par l’Association de l’OTAN du Canada, le soutien des jeunes au militarisme et à la politique étrangère belliqueuse est nettement moins fort parmi la génération Z et les milléniaux que parmi les autres groupes démographiques. Aux États-Unis et au Canada, les jeunes sont plus sceptiques quant à la présentation de pays comme la Chine et la Russie comme des menaces existentielles et plus susceptibles de s’opposer à l’aide militaire américaine à Israël et de soutenir les droits des Palestiniens. En ce qui concerne la paix, les jeunes sont les plus susceptibles de la soutenir. Le rapport de l’Association de l’OTAN du Canada appelle à des efforts urgents pour présenter les dépenses militaires aux jeunes comme un devoir civique.
Dans un même ordre d’idées, un récent sondage de l’Association des études canadiennes a révélé que les jeunes sont beaucoup moins susceptibles de soutenir la guerre avec l’Iran et de soutenir des récits qui remettent en question les positions des États-Unis, de l’OTAN et d’Israël. Les étudiants étaient les moins favorables à la guerre ou à croire que l’Iran veut détruire Israël et les plus divisés sur les solutions militarisées, au grand dam de l’Association des études canadiennes et du National Post.
C’est dans ce contexte qu’il convient de comprendre l’émergence des Jeunes Politiciens du Canada. Le groupe se présente comme une organisation inclusive, dirigée par des jeunes, à but non lucratif visant à favoriser l’engagement civique. Mais, derrière le branding attrayant et quelques plaidoyers légitimes en faveur des jeunes sur des questions non militaires, se trouve une structure étroitement liée aux institutions alignées sur l’OTAN. En fait, l’OTAN Canada est le principal partenaire répertorié sur le site web des Jeunes Politiciens du Canada et son « Groupe de travail sur la sécurité nationale » se vante de collaborer avec l’OTAN-Canada et la Maison Blanche. Le « Groupe de travail sur la sécurité nationale » des Jeunes Politiciens du Canada a récemment envoyé des adolescents à Washington, D.C. pour des briefings du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche, de l’OTAN et de think tanks affiliés. Selon son site web, « cette initiative est rendue possible uniquement grâce aux efforts conjoints de la Maison Blanche, de l’OTAN Canada, de YATA-OTAN Canada et des Jeunes Politiciens du Canada. » Après la conférence, les participants ont rédigé un rapport pour le gouvernement fédéral promouvant les priorités des États-Unis et de l’OTAN.

Les Jeunes Politiciens du Canada comprennent un réseau de clubs lycéens et universitaires. Le 30 juin, son chapitre québécois organise « Voix de l’avenir » à Montréal avec des politiciens non encore annoncés, tandis qu’en début d’année, leur événement à Ottawa a réuni un certain nombre d’ambassadeurs étrangers et de dignitaires. Bien loin d’être une réunion de base, le sommet d’Ottawa souligne l’accès du groupe à l’élite et sa fonction de pont de soft power entre les cercles diplomatiques alignés sur l’OTAN et les jeunes leaders canadiens.
Alors que les Jeunes Politiciens du Canada se présentent comme un groupe civique dirigé par les jeunes, leur conseil consultatif comprend des membres de l’establishment canadien en matière de politique étrangère et de défense. Le député libéral sioniste notoire Anthony Housefauther, qui est également vice-président du Groupe interparlementaire Canada-Israël, siège au conseil consultatif. Il en va de même pour la présidente émérite de l’ Association de l’OTAN du Canada, Kathryn Langley Hope, qui a contribué à organiser des sommets de l’OTAN axés sur les jeunes et a rédigé le rapport de 2023 « Comment les jeunes au Canada et aux États-Unis perçoivent la sécurité nationale », qui encourage l’OTAN à cibler l’engagement des jeunes pour contrer le sentiment anti-militaire. Un autre membre du conseil est le président du Comité permanent de la défense nationale du Canada, John McKay. Elizabeth May siège également au conseil consultatif. L’année dernière, la co-leader du Parti vert du Canada, May, a qualifié l’OTAN de « rempart nécessaire contre les régimes autoritaires » et, un an plus tôt, a condamné le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions palestinien. Le fondateur du think tank SECTION 1, Peter Biro, siège également au conseil. Biro a présenté la dissidence des jeunes comme une vulnérabilité face à la désinformation étrangère, reprenant un récit de l’OTAN.
Les Jeunes Politiciens du Canada s’alignent sur l’objectif déclaré de l’OTAN Canada de remodeler les perspectives des jeunes sur le militarisme et la politique étrangère. Ils glorifient le militarisme de l’OTAN et leur fondateur de 16 ans, Jordan Braves, a même posté une vidéo de lui-même en ligne tirant avec un fusil semi-automatique appuyé sur un drapeau de l’OTAN.

Jaden Braves a fondé et dirige l’organisation Young Politicians of Canada (Jeunes politiciens du Canada). Ayant « récemment représenté le Canada à titre de délégué fédéral lors du Sommet de l’OTAN à Washington », Braves est devenu une figure centrale de la jeunesse dans les milieux favorables aux politiques militaristes et aux campagnes d’influence. Il a reçu la Médaille du couronnement du roi Charles III et a été nommé parmi les 10 Canadiens de moins de 18 ans les plus influents. Il a également reçu des appuis publics du gouvernement du Canada, du procureur général et de plusieurs députés. L’ascension fulgurante de ce jeune homme de 16 ans soulève des questions importantes quant à l’indépendance et aux intentions réelles des organisations qu’il dirige.
Il en va de même pour une entreprise privée qu’il aurait fondée : la Canadian Defence Coalition (Coalition canadienne de la défense). Enregistrée au nom de Zev Braves, cette entité fonctionne comme un hybride mêlant consultation militaire, communications stratégiques et campagnes de lobbying. Bien qu’elle ne soit pas officiellement un entrepreneur de la défense, la Canadian Defence Coalition se positionne comme un intermédiaire entre agences gouvernementales, entreprises d’armement et institutions civiles. Sa mission publique consiste à faire pression pour une augmentation des dépenses militaires, à « défendre les engagements du Canada envers l’OTAN », à façonner les politiques de militarisation de l’Arctique et à promouvoir la « préparation » du Canada aux conflits géopolitiques. En parallèle, elle mène des opérations d’influence pour ses clients, en « exploitant des relations gouvernementales étroites pour obtenir des résultats ».

Par cette stratégie à double volet, la Canadian Defence Coalition agit comme un groupe de pression civil en faveur des intérêts du complexe militaro-industriel, tout en semblant chercher à obtenir des contrats auprès des fabricants d’armes, des alliances militaires ou des gouvernements. L’entreprise semble également offrir des services de surveillance.
Jaden Braves n’est pas simplement un jeune influenceur pro-OTAN. Il cherche aussi à commercialiser une technologie appelée “Remote Domain Intercept Technology” (RDIT), offerte sur le site officiel de son organisation. Le RDIT peut être décrit comme un dispositif de surveillance furtive, probablement utilisé pour collecter des données, surveiller le comportement en ligne des internautes et contourner des pare-feu nationaux afin d’extraire des informations sensibles d’un point de vue politique. En commercialisant une telle technologie, Braves et la Canadian Defence Coalition pourraient vendre des outils d’espionnage numérique, ce qui représente un grave conflit d’intérêts. Selon son propre site web, Jaden Braves pourrait donc tirer un profit direct du complexe militaro-industriel, tout en menant de la sensibilisation jeunesse sur ces mêmes enjeux. On ne peut que se demander quel rôle ses parents jouent dans toute cette affaire.
L’ascension de Jaden Braves et de Young Politicians of Canada ne peut être comprise comme une simple initiative citoyenne de jeunes engagés. Elle s’inscrit plutôt dans une réponse stratégique aux inquiétudes de l’establishment militaire et diplomatique canadien. Les jeunes sont plus enclins à rejeter le militarisme, à remettre en question la diabolisation de la Chine et de la Russie, à s’opposer aux livraisons incessantes d’armes et à soutenir la diplomatie. Cette tendance représente une menace réelle pour les élites en matière de politique étrangère et pour l’industrie de l’armement.
Pour les institutions alignées sur l’OTAN et les fabricants d’armes, cette menace justifie des investissements considérables. L’infrastructure élaborée autour de Young Politicians of Canada — appuis gouvernementaux, délégations jeunesse, clubs scolaires — n’a rien à voir avec l’autonomisation de la pensée critique chez les jeunes. Elle vise plutôt à protéger le statu quo militariste face à la montée de l’activisme pacifiste porté par les nouvelles générations.



























