Montréal — Dans un paysage politique où la plupart des partis proposent des ajustements à un système défaillant, le Parti vert du Québec adopte une approche beaucoup plus confrontante : démanteler complètement le contrôle corporatif sur l’alimentation.
Lors d’une conférence de presse le 30 mars, le chef du parti Alex Tyrrell a dévoilé Alimentation Québec, un réseau public d’épiceries de 10 milliards de dollars visant à contester directement la domination des plus grands détaillants alimentaires du Canada.
Le plan prévoit la création d’un système étatique couvrant l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement alimentaire — de la production agricole jusqu’aux tablettes des magasins — incluant jusqu’à 200 épiceries publiques, des entrepôts, des flottes de transport et des infrastructures de transformation alimentaire.
Mais au-delà des détails techniques, le message était clairement politique.
« Il s’agit de reprendre le contrôle de quelque chose d’essentiel : notre alimentation », a déclaré M. Tyrrell. « En ce moment, une poignée de grandes entreprises fixent les prix, pressurent les agriculteurs et profitent d’une crise dont les gens ne peuvent s’échapper. »
Un défi direct au pouvoir des entreprises
La proposition intervient dans un contexte de préoccupations croissantes concernant l’abordabilité des aliments à travers le Canada. Les gouvernements, tant provinciaux que fédéral, ont largement répondu par des subventions ou des prestations — comme les récents paiements fédéraux pour l’épicerie visant à compenser la hausse des coûts .
Mais le Parti vert soutient que ces mesures laissent ultimement intact le pouvoir des grandes entreprises.
Plutôt que de subventionner les consommateurs — et d’augmenter indirectement les profits des entreprises — le parti propose de remplacer les infrastructures privées par des alternatives publiques.
Lors de la conférence de presse, M. Tyrrell a décrit le système actuel comme étant structurellement exploitant :
« Chaque étape de la chaîne — transport, entreposage, transformation, vente au détail — ajoute des marges de profit. C’est comme une taxe privée sur la nourriture. »
Cette lecture reflète une critique plus large de gauche : que l’alimentation, en tant que nécessité de base, ne devrait pas être régie par des marchés orientés vers le profit.
« La réglementation ne suffit pas »
Interpellé par des journalistes sur la possibilité que la réglementation soit une solution plus réaliste, M. Tyrrell a rejeté l’idée catégoriquement.
« La réglementation n’a pas le même potentiel », a-t-il déclaré. « Vous laissez toujours le contrôle entre les mains de quelques grandes entreprises puissantes avec des lobbyistes capables de faire reculer ces règles. »
Cet échange met en lumière une division idéologique claire. Alors que des partis comme Québec solidaire ont récemment plaidé pour un encadrement plus strict — notamment face à la tarification dynamique et à la discrimination algorithmique des prix dans les épiceries — les Verts soutiennent que la réglementation seule ne peut pas surmonter la concentration du pouvoir corporatif.
Ils proposent plutôt une concurrence publique comme contrepoids structurel.
Un plan ancré dans la politique de classe
Tout au long de l’annonce, le parti a présenté la question sous l’angle des inégalités de classe.
M. Tyrrell a souligné une crise croissante où même les travailleurs à temps plein peinent à se payer les besoins de base :
« Les gens travaillent à temps plein et ne peuvent toujours pas payer leur loyer et acheter de la nourriture. Ce n’est pas normal — c’est une défaillance du système. »
La proposition s’inscrit directement dans la plateforme plus large du parti, incluant des politiques de réduction des loyers, positionnant l’alimentation et le logement comme des piliers interconnectés de l’abordabilité.
La cheffe adjointe Halimatou Bah a souligné que la crise n’est pas seulement économique, mais aussi sociale et environnementale.
« On force les gens à choisir l’option la moins chère, même lorsqu’elle est mauvaise pour la santé ou non durable », a-t-elle déclaré. « On peut faire mieux — mais seulement si on change le système. »
Agriculteurs, travailleurs et chaîne d’approvisionnement
Un élément central de la proposition est sa volonté de transformer les rapports de pouvoir au sein du système alimentaire.
Plutôt que de mettre les agriculteurs en concurrence les uns avec les autres — ce qui fait souvent baisser les prix — Alimentation Québec offrirait :
- des contrats d’achat garantis
- un financement saisonnier à l’avance
- une stabilité des prix à long terme
M. Tyrrell affirme que cela permettrait de corriger ce qu’il décrit comme une relation profondément inégale entre les producteurs et les grandes chaînes d’épicerie.
« En ce moment, les agriculteurs sont mis en concurrence les uns contre les autres pour faire baisser les prix. Ce n’est pas un libre marché — c’est de l’exploitation. »
Le plan prévoit également des emplois syndiqués dans l’ensemble du réseau alimentaire public, de la logistique à la vente au détail — une rupture nette avec le modèle à bas salaires dominant dans le secteur.
Affronter les « cinq grands »
Lors de la conférence de presse, M. Tyrrell a explicitement nommé les principaux acteurs du secteur — Walmart, Costco, Sobeys, Loblaws et Metro — les décrivant comme un oligopole bien enraciné.
S’il reconnaît qu’une coexistence entre les systèmes public et privé serait inévitable au départ, il avertit que le conflit est inévitable.
« Nous nous attendons à une confrontation », a-t-il déclaré. « Ces entreprises ne céderont pas leurs parts de marché sans se battre. »
Il a également indiqué être ouvert à utiliser des outils législatifs pour contrer ce qu’il qualifie de « pratiques déloyales » des grandes chaînes cherchant à affaiblir un système public.
Inégalités nordiques et justice alimentaire
La proposition s’attaque également à l’une des inégalités les plus marquées du système alimentaire québécois : le coût extrêmement élevé des aliments dans les communautés nordiques et éloignées.
M. Tyrrell a comparé le prix uniforme de l’alcool à travers le Québec avec le coût fortement gonflé des aliments de base dans le Nord.
« Ça n’a aucun sens que l’alcool coûte le même prix partout, mais pas la nourriture », a-t-il déclaré.
Le parti propose d’uniformiser les prix des aliments à l’échelle de la province en absorbant les coûts de transport — une politique présentée à la fois comme une mesure de justice sociale et une responsabilité décoloniale envers les communautés autochtones.
De la politique aux droits
Au-delà de l’économie, l’annonce porte également une ambition idéologique plus large : redéfinir l’alimentation comme un droit humain.
M. Tyrrell a appelé à inscrire le droit à une alimentation saine dans les chartes québécoise et canadienne — aux côtés du logement et des droits environnementaux.
« Ce sont des besoins de base », a-t-il déclaré. « Le fait qu’ils ne soient pas reconnus comme des droits montre à quel point nos institutions sont dépassées. »
Une rupture avec la politique incrémentale
Si cette proposition gagne en traction, elle pourrait marquer un tournant important dans la manière dont la politique alimentaire est débattue au Québec.
Alors que les autres partis se concentrent sur la régulation des prix ou l’atténuation de leurs effets, le Parti vert avance une proposition beaucoup plus radicale : retirer complètement le profit du système.
Reste à voir si cette vision est politiquement viable.
Mais une chose est claire — il ne s’agit pas d’une proposition conçue pour préserver le statu quo.
C’est une remise en question directe de celui-ci.


























